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  • Denis Mourizard

Le Monde, un jour ou l'autre

Mis à jour : sept. 22

Il y a cette absence irrémédiable qui accentue tout… Chaque son devient assourdissant. Toute image devient sombre. Tout contact est froid, et ce manque de chaleur te va… Tu t’y fais, semblable au sable qui s’écrase sous tes pieds. C’est un fait, la souffrance est le lot de l’humanité. Tu vois autour de toi le Monde s’effondrer, les gens se haïr et se détester. De la méfiance partout, de la peur et des rancoeurs. Nul ne sait plus s’aimer, et d’injustices en injustices tu n’arrives plus à respirer. Dans ton coeur la frayeur s’immisce, comme le virus dans ton corps se diffuse. Pourra-tu un jour être toi ? Fier de ta candeur et humble dans l’erreur ? Probablement pas, car oui tu le sais, il ne faut jamais chuter. Chuter est le propre du mal aimé, abattu par les dogmes de la pensée collectée. Penser comme l’ensemble tu te dois, quand à t’exprimer, veille à le faire bien propret. Tu te demandes ce que mes mots scandent ? La curiosité est un bienfait, dit-on. Oui, mais un bienfait pour qui ? Un bienfait pour tous : pour qui se satisfait du malheur des autres, comme pour celui qui désire s’éduquer. Il y est question de désir dans tout cela, désir de voir dans le malheur d’autrui sa grandeur à soi, ou désir de voir autrement un monde dans lequel on ne sait pouvoir être grand. Ici-bas tout à une valeur, financière pour les uns, fiduciaire pour les autres, et pour celui qui n’est pas de ces valeurs là, c’est le néant. Être grand par l’argent est un rêve pour bien des parents, qu’ils confient à leurs enfants. Ceux-là mêmes qui t’ont donné leurs valeurs comme terrain de labeur. Ils t’aimaient tellement ces parents-là, ceux pour lesquels tu as toujours voulu plaire, pour les rendre fiers. N’est-on pas les descendants d’une lignée, dignes ou indignes héritiers des valeurs de nos prédécesseurs ? Alors quand à descendre, faisons-le gaiement. Confions nos coeurs pour obtenir la bonne saveur, devenons ainsi des experts fossoyeurs de nous-mêmes, pour le bien de tous.

« Mon enfant le Monde est difficile et dangereux, saches-le, et sois prudent! »

Retenons les mots de nos parents, qu’ils soient fiers, et que notre réussite devienne leur plus belle mort. Ils l’ont bien connu ce monde dans lequel ils se sont battus. Ils ont eux aussi passé leur vie à résister à la société, pour à chaque fois s’y conformer. Cette société qu’ils ont contribué à fonder par leur résilience est assumée, car ils nous l’ont enseignée. Peut-on vraiment leur en vouloir ? Dans le noir on ne peut voir, et quand nos yeux aveuglés n’ont plus de larmes à pleurer ni de colère à exprimer, le bon coeur crie sa douleur. À l’heure de la peur, le mental se console dans le courage d’affronter les démons de la consommation. On passe à la forge qui durcit le métal, et l’âme passe de l’or à l’argent, puis du fer au froid de l’acier. L’âme devient sombre et glaciale, comme l’acier de Damas qui tranche, pour exister quoi qu’il en coûte. Alors le monde change sous nos yeux privés de leurs sens, on ne voit plus ce spectacle qui dérange. On avance, comme un aveugle guidé par le son de la canne frappant les obstacles. On les évite, on progresse à tâtons. On peut ainsi parcourir des milles et des cents dans des villes emplies de morts vivants. Une vie ne suffit plus alors à combler les vides, tant le coeur est avide. Avide d’argent ou avide de pouvoir, l’un permettant à l’autre de s’assoir. Il y a les réfractaires et les bénéficiaires, tous postant au même destinataire : la matrice délétère. Elle est le triangle infernal, bourreau créateur de victimes se prétendant sauveur de ses créations. Elle est la pierre d’achoppement, le grand mensonge universel, le prédateur nourricier, le pompier incendiaire… La matrice qui inspire est comme le sable qui aspire : ll ne s’écrase plus pour durcir sous nos pieds, il collapse pour nous engloutir.

Quand le manque suscite le désir, du matin au soir grandit l’espoir d’un meilleur lendemain. On s’octroie les renforts des remords que l’on retourne contre soi, ou on agence une autre forme d’intelligence. On s’offusque du mensonge, jusqu’à le devenir nous-mêmes. Puis un jour apparaît furtivement en songe l’image d’un autre temps. Un temps passé qu’exprime ma lettre… Un temps reculé où nous fîmes autrement. Un temps où l’argent était au sud ce que l’or était au nord, un précieux métal d’ornement et pas une valeur sans fondement. C’est en ces temps que l’argent était énergie de construction, de partage et de cohésion. Si je pouvais résumer en quelques lignes ces quelques centaines d’années qui ont vu la beauté s’effondrer… je le ferais, mais je ne le peux point. Je ne peux que voir la désolation sur les visages, et la peur dans les coeurs. Nous voyons l’argent devenir pouvoir de destruction, d’esclavage et de d’humiliation. Jamais nous n’avons oublié que le monde était dangereux, et nous avons eu raison d’y croire tant cela est devenu réalité. Nous hurlons de douleurs, nous promettant ces lendemains meilleurs. Nous appelons à la révolte, survoltés aux cris des sans-culottes. Dans le grand manège révolutionnaire, nous enchaînons les tours. À l’humiliation nous répondons punition, à l’esclavage nous répondons lessivage et face à la destruction notre mémoire nous pend des ombres aux arbres calcinés. Alors nous nous ferons les bourreaux de nos bourreaux, devenus victimes que d’autres voudront sauver. Le plus faible deviendra le plus fort, l’agneau deviendra le loup, et justice sera faite, justifiant la fête. Nous danserons la carmagnole sur les cendres encore fumantes de nos bagnoles, qu’il faudra remplacer. Nous enterrerons les morts sans lesquels nous n’aurions pu changer le cours de l’histoire, ou du moins le croire. Après les avoir pleurés de longs soirs, nous leur dresserons rapidement des mausolées, et des monuments pour la mémoire. La pierre oeuvrera à la mémoire, pour que nous puissions oublier, et de nouveau nous consacrer à écrire la nouvelle histoire. Il faudra reconstruire les institutions pour consolider la maison sur d’anciennes fondations. Reconstruisons en coeur sera le cri rassembleur qui conduira la population à de nouvelles ambitions. Très vite les démons resurgiront par légions de l’antre de la consommation. Il faudra consommer, pour fuir la nouvelle réalité, et la matrice à nouveau sera activée. La grande pourvoyeuse de biens redeviendra faucheuse de liens. De l’histoire récente viendra l’histoire naissante, écrite sur la peur de revivre à nouveau les évènements. On instaurera de nouvelles lois, une nouvelle foi. Viendront alors ceux qui sauront, pourquoi, comment. Ils feront la leçon, morale d’antan. À nouveau ils nous dirons avoir retenu la leçon d’un passé dont ils ne s’attribueront aucune responsabilité, et nous leur donneront notre raison assortie de la clé de notre prison dorée. Nous ne manquerons de rien, en apparence. Nous aurons des biens, mais moins, pour certains. D’autres auront tout, sans transparence. Nous rêverons de nouveau du bien, mais encore assez mal. Il faudra peut-être trois décennies pour qu’apparaisse la vilainie aux yeux des oubliants désobligés. Des coeurs brisés jaillira la colère passée par des yeux saturés de pleurs, victimes de l’iniquité d’un monde qui n’est finalement pas meilleur. C’est là le serpent qui se mord la queue, l’Ouroboros des temps jadis, grand évocateur des cycles éternels.

Générations sacrifiées aux grands orateurs qui promettent les paradis, voyez : les pères de nos pères ont du rebâtir leurs terres à la suite des grandes guerres. Les colonisateurs ont levé les armes, mais les moralisateurs ont aussi fait couler les larmes. De guerres en révolutions, et de révolutions en guerres, voilà l’histoire naguère. Créatures du créateur portés par une terre nourricière , où allons-nous ? Faudra-t’il un jour subir l’arme nucléaire pour que les survivants comprennent que le Monde ne peut changer que par la sagesse cachée du passé, et pas sur les peurs qu’il a laissé ? Bonheur ou malheur, on ne peut qu’assumer. Être heureux n’est qu’illusion pour l’être peureux. Fuite en avant ou rédemption, de l’heure du choix il est question. Dire non est un acte de raison qui ne peut trouver d’efficacité sans fraternité. L’égalité ne peut conduire à la liberté si l’intérêt du plus petit nombre domine l’intérêt du plus grand nombre. Peut-être n’y a t’il vraiment rien dans cette lettre de bien innovant, et pourtant… Pour tant de cycles incessants, n’avons nous pas déjà payé le prix de notre aveuglement ? Avoir le choix commence par savoir entre quoi, et quoi. Se voir loup plutôt qu’agneau, c’est se préférer bourreau à victime. Se voir grand sauveur de l’agneau, c’est avoir besoin du loup, sans quoi on existerait pas. S’il est juste pour le loup de manger pour être, il est injuste pour l’homme de faire dévorer pour paraître. Rien n’est inventé, car tout est là, sous nos yeux. La paix est un choix difficile qui jadis conduisait à la croix, qu’on y croit, ou qu’on y croit pas…

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