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  • Denis Mourizard

L'argent

Il a été donné à l'homme comme le métal de la transformation. Son alter ego jaune était quant à lui réservé aux rois et aux dignitaires. En un temps reculé, l'argent était abondant en Occident, et l'or l'était en orient. Les échanges entre les deux territoires se faisaient en contrepartie or et argent, et de tout temps, ces métaux précieux, car rares, sont restés à porter la notion de valeur. Ne parlons-nous pas de "valeur or", ou de valeurs tout court, dans le nébuleux monde des marchés ? Parce que désormais, tout à une valeur : le kilo de blé, le kilo de viande, le bijou fait de métal, le métal, la pierre, mais aussi le temps qui a été nécessaire pour associer le métal et la pierre. Le temps de l'homme a une valeur, différente selon les critères propres à la vision de chacun, mais le temps de la nature possède aussi sa valeur. Prenons pour l'exemple vin vieux, ou un Olivier centenaire. Tous deux auront une bien plus grande valeur que le Beaujolais nouveau ou la jeune pousse de l'année. Le temps a une valeur, et cette valeur est de l'argent, non pas le métal, mais le chiffre. La beauté a aussi une valeur, monnayée de différentes façons. Une belle femme a une valeur aux yeux d'un homme, mais aussi des marchés, de la mode, par exemple, ou du luxe en général. Un beau tableau a une valeur également, mais sa beauté ne dépend finalement que de l'image qu'il nous renvoie, et de l'estime que l'on a de l'artiste. Bien souvent, la valeur du tableau du jeune artiste est moindre en rapport de celui de l'artiste connu et reconnu. Tout n'est finalement question que de cotation. Tout à une valeur.


L'argent n'est pas un problème, le problème est ce que l'on en fait, et la valeur qu'on veut bien lui attribuer. Parce que l'argent aussi a une valeur, fiduciaire, mais aussi émotionnelle et intellectuelle. S'il est bien un domaine où l'argent peut être un problème, ce sera sur le plan spirituel, pour beaucoup d'entre nous. Pourtant, à bien y réfléchir, l'argent n'est pas un problème, il porte même une haute valeur symbolique. Depuis la nuit des temps, l'argent est considéré comme le blanc de la lune, tandis que l'or est considéré comme le jaune du soleil. Nous retrouvons les principes du féminin (passif, froid, créatif) et du masculin (actif, chaud, créateur) dans les origines du mot "argent" sous son sens fiduciaire. Le métal argent poli reflète à la façon d'un miroir. Blanc et gris, l'argent pourrait ressembler au plomb, ou au mercure, tous trois se rejoignant dans leur potentiel état liquide. Les alchimistes ont fait de ces trois métaux une assise, pour rechercher la vérité.

L'argent, disons-le vraiment, peut être vu et perçu selon différents plans. Au même mot deux significations : le métal et le fiduciaire, ce que la Nature a créé, et ce que l'homme en a fait. En l'an 2020, l'argent est devenu un problème pour la majorité, et je ne parle pas du métal, mais de l'autre. Parce que tout à une valeur pour l'homme, la planète en fait actuellement les frais. Je parle ici de la planète en tant que pourvoyeuse de métaux, mais aussi de minerais. L'homme toujours cherche de l'or, de l'argent, ou des métaux. Nous connaissons d'ailleurs de grandes variations des "cours" des métaux, avec durant ces dernières décennies des hausses considérables. Parce que l'argent est une énergie, et que l'énergie aussi a un coût, les tarifs de l'énergie ont eux aussi considérablement augmenté. Ajoutons qu'ils sont également modulés par différents facteurs liés aux marchés, et à cette nouvelle loi que l'homme a inventée depuis peu de temps :

La loi de l'offre et de la demande.

Cette loi régit les échanges et les valeurs de l'humanité, laquelle vit sur une planète. Ainsi, les richesses minières de la planète sont exploitées, qu'elles soient métalliques, minérales ou liquides. Rappelons-nous ici que tout ayant une valeur, tout est régi par la loi citée précédemment. Ainsi, le vivant est inclus dans ces échanges. Jusqu'ici nous n'avons parlé que de ressources minières exploitées, mais nous ne pouvons éviter d'ajouter le vivant. J'entends par le vivant tout ce qui vit, de la plante à l'animal, jusqu'à l'humain. Parce que toutes ces choses-là ne sont pas minières et périssables, leur valeur est bien plus basse que les métaux. Si les métaux sont rares, la vie ne l'est pas. Nous retrouvons donc l'empreinte de la loi de l'offre et de la demande. Pour obtenir des ratios fiduciaires importants, il est nécessaire de valoriser la vie selon le principe de masse. En multipliant les petites valeurs, on en constitue d'importantes. Ainsi l'humanité ne cesse de croitre, et avec elle les besoins et et les envies qu'elle génère. L'homme a donc créé depuis bien longtemps les élevages et les voyages, pour répondre aux besoins et aux envies. Si les besoins sont créés par la vie, les envies le sont par le mental au travers de l'émotionnel.

Les besoins sont essentiels à la vie, et les envies aussi, il est peut-être important de le dire. Néanmoins, il faut aussi ajouter que les envies, elles aussi sont valorisées. Pour concrétiser une envie, il faut pouvoir la payer, puisque tout en ce monde possède aujourd'hui une valeur. Parfois la valeur ne correspond pas à la logique que l'on pourrait appliquer au réel besoin de la chose, mais cela est une autre chose… Quel rapport y a-t-il entre tout cela et l'argent ? S'il est juste d'avoir des besoins ainsi que des envies, et que les deux sont monnayables, y aurait-il un problème ? Peut-être, et nous pouvons explorer la possibilité qu'il soit majeur dans cette humanité.

Si nous parlons d'envies, nous parlons du côté féminin de chacun d'entre nous. Nous parlons de la créativité en nous, qui nous permet de nous projeter dans telle ou telle posture, apparence ou situation. Il existe autant d'envies que de choses monnayables, et les envies sont liées à plusieurs choses. Tout d'abord, elles le sont à l'enfant qui à l'intérieur de nous. Donnez un jouet à l'enfant agité et il se calmera. L'envie vient répondre à un besoin affectif de créativité, et lorsque chez l'adulte le mental et les contraintes s'accumulent, il a tôt ou tard besoin de libérer sa créativité. Il se projettera alors vers un nouveau vélo, vers un soin esthétique, vers un bijou, qui tous sont bien autre chose que des jouets. Nous en arrivons au deuxième point : la combinaison entre le regard de l'autre et son identité personnelle. Si le vélo est un accessoire utile pour se déplacer ou pour faire du sport, il faut admettre qu'il existe une grande disparité entre les modèles et les tarifs. Tout d'abord, nous allons répondre à un besoin, quel type de vélo acheter ? Ensuite nous allons répondre aux envies, quelle couleur, quelle technologie, quelle marque, quel prix ? Parfois aussi nous ne répondrons qu'à l'envie d'avoir le vélo de telle marque connue, car elle est le sponsor du gagnant du tour de France. Peut-être a-t-on déjà plusieurs vélos, mais avoir le vélo du gagnant du Tour de France pourrait devenir un besoin alors que cela ne sera, en vérité, qu'une envie. Ainsi se crée la société que nous connaissons, où l'argent devient un besoin de plus en plus difficile à résoudre lorsqu'il est piloté par nos envies. Cela est d'autant plus vrai que pour le plus grand nombre, l'argent se gagne selon les principes imposés par la société, c'est-à-dire à partir du travail. Acheter le vélo du Tour de France nous placera face à la loi dont nous avons parlé précédemment : il est rare, donc il est cher, voire même très cher. Pour se l'acheter, il faudra donc faire un crédit, et payer pendant plusieurs mois une petite somme qui au bout du compte en fera une bien plus grande.

Y a-t-il du mal à ça ? Je ne crois pas. Pourtant cela pourrait cacher un certain mal, un mal être plus précisément, car ce qui s'applique au vélo s'applique aussi à la voiture, à la maison, à l'épouse ou au mari, aux enfants, où à ce que l'on mange. Ainsi on ne va plus acheter la voiture pour simplement se déplacer (le besoin), mais on va l'acheter pour montrer son niveau social. On ne va plus acheter une maison pour se protéger (le vrai besoin), mais si possible celle qui remplira nos besoins (le faux besoin, et donc l'envie) de reconnaissance sociale. On ne va plus choisir une personne pour être heureux, mais pour vivre en sécurité, affective et parfois financière, ou pour les deux. On ne va plus acheter de la nourriture pour simplement faire fonctionner son corps (le besoin), mais pour le plaisir (l'envie). Peut-être même achèterons-nous Bio pour montrer aux yeux du monde notre conscience plus élevée. Dans tout cela, où est la vérité ? Nous irons chez le maraîcher Bio dans notre berline ou notre 4X4 acheter des légumes qui, parce qu'ils sont plus rares, sont plus chers. Alors qu'ils sont censés se passer de tout un tas de produits phytosanitaires, on pourrait penser qu'ils soient moins chers. Malheureusement, la main d'oeuvre est couteuse, et les produits naturels à la culture biologique sont plus chers. Ce n'est pas grave en réalité, car si on peut payer, je ne vois pas le mal à ça. Les légumes Bio sont meilleurs pour la santé, dit-on. Alors payer un peu plus pour sa santé est finalement acceptable. Naturellement, le véritable Biologique est ce que la nature sait produire, simplement avec sa terre et les gouttes de sueur de l'homme (entre autres). Parce que le Bio commercial est une marque commerciale, et nous l'avons vu précédemment, une marque se paye. Une marque a aussi ses codes de fabrication, tout comme le Bio. Le commerce Bio est encadré, par l'Union européenne. Cet encadrement est lié à un besoin : celui de la sécurité. La sécurité a une valeur, tant monétaire qu'affective. L'argent permet ici de se dissocier de la responsabilité d'assurer ses propres besoins, en confiant cela à une autorité supérieure, en l'occurrence le pouvoir politique. Ainsi, on peut plus aisément répondre à ses envies, en toute sécurité, à condition que l'énergie nécessaire à cela soit présente : l'argent.


Alors de nos jours que se passe-t-il ? Je m'aventure à une simple analyse, et j'insiste : une analyse simple, mais pas simpliste. Que se passe-t-il lorsque les envies ne sont pas satisfaites ? Cela crée une frustration. Une frustration est un miroir de l'âme qui nous renvoie à nos peurs et nos blessures intérieures. Quand on ne peut avoir ce dont on a envie, on ne fait pas un caprice comme l'enfant le ferait. On ne pleure pas comme il pourrait le faire. Non, on lutte, on se bat, on tente d'acquérir l'énergie nécessaire, au prix même, parfois, de sa vie. Bien souvent, on peut remarquer que les besoins sont de moins en moins comblés, au profit des envies. L'argent sera toujours une énergie source lorsque cette problématique sera installée et confinée au plus profond de nous-mêmes, et de notre inconscient. Nous vivons dans un système qui est assis sur la non-distinction entre besoins réels et envies véritables, au profit des faux besoins qui ne sont en vérité que des envies.


Tout s'achète en ce monde, y compris la pensée de l'homme (ou de la femme). L'argent sert à cela, à acheter la pensée, donc la conscience. Pourquoi ? Pour avoir toujours plus, d'argent, mais aussi de reconnaissance. J'y vois ici un aboutissement, accepté par la majorité, et qui se résume en une fable de Jean de la fontaine :


La raison du plus fort est toujours la meilleure :

Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Un Agneau se désaltérait

Dans le courant d'une onde pure.

Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,

Et que la faim en ces lieux attirait.

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

Dit cet animal plein de rage :

Tu seras châtié de ta témérité.

Sire, répond l'Agneau, que Votre Majesté

Ne se mette pas en colère ;

Mais plutôt qu'elle considère

Que je me vas désaltérant

Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d'Elle ;

Et que par conséquent, en aucune façon,

Je ne puis troubler sa boisson.

Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,

Et je sais que de moi tu médis l'an passé.

Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?

Reprit l'Agneau ; je tette encore ma mère

Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.

Je n'en ai point. C'est donc quelqu'un des tiens:

Car vous ne m'épargnez guère,

Vous, vos Bergers et vos Chiens.

On me l'a dit : il faut que je me venge."

Là-dessus, au fond des forêts

Le loup l'emporte et puis le mange,

Sans autre forme de procès.


L'argent est liquide, à l'image de la rivière qui coule. L'argent draine les besoins et les envies et en cela il est une énergie. Ne voyez en cela qu'une image qui parle, comme celle que nous a donnée le poète de la Fontaine. Si l'agneau propose de ne voir qu'en aval du loup, c'est bel et bien parce qu'il accepte de le laisser boire en amont, et donc avant lui, une eau plus pure et point souillée par lui-même. La raison du plus fort a donc été montrée, l'agneau a été mangé. Manifestement, le loup n'a pas vu que sans agneau il se promet à la famine, car il a préféré laisser parler son besoin de vengeance. Comme le disait déjà le poète, "On" a dit au loup qu'il devait manger l'agneau, et ce "On" est la bête en rage qui est en l'animal.


L'argent est un courant qui, est-il besoin de le dire, peut tout emporter. Le petit ruisseau en crue peut tout à fait devenir un grand fleuve qui détruit tout et enlève la vie. La vie serait-elle monnayable ? Est-ce en raison que tout a une valeur qu'il faut à tout prix valoriser tout sauf la vie ? L'argent a été donné à l'homme comme le métal de la transformation, et sa fonction a toujours été là : transformer les idées en réalité. Pour autant, est-on actuellement créateurs d'une humanité équilibrée ? Je ne le pense pas, en raison, non pas de l'argent, mais de ce que les hommes en font.

Comment se sortir des dérives liées à l'argent ?

Je ne pense pas que faire les poches des "riches" soit une solution viable. Il y a dans cette idée une notion de pouvoir qu'il me semble utile d'explorer avant d'envisager une quelconque solution "radicale". Tout est dans la conscience de chacun, qui seule permet de comprendre et de savoir comment agir. De tout temps les peuples en souffrance ont déclenché des révoltes. Ce n'est pas nouveau, et c'est pour ainsi dire cyclique. Lorsqu'un pouvoir écrase le vivant, le vivant se révolte, et vient par l'énergie de la guerre ancrer les mémoires de ses peurs. L'action est utile, et celle qui suit n'engage nul autre que ma pensée et mon coeur. La valeur de ce Monde est l'argent auquel on concède sa vie, pas celui qui permet la vie. Il me semble bon que l'argent permette de répondre aux besoins de l'être humain, comme il me semble beau qu'il permette de donner vie à ses envies. Il y a dans les deux cas une notion de vie qui me semble importante. Le système dans lequel nous vivons est binaire, et dualitaire. Il y a les riches intelligents, et les pauvres que les riches pensent incapables de se gérer seuls. Il y a les pauvres incapables de se gérer seuls, et les riches que les pauvres pensent capables de les gérer. Au milieu il y a l'argent, au milieu il y a les dépendances affectives et le désamour de soi. C'est ce désamour de soi qui conduit l'individu à se voir comme inapte s'il n'adhère pas au concept d'exploitation de la vie, jusqu'à sa propre vie.


L'argent n'est pas le problème, c'est que l'homme en fait. Ce qu'en fait l'homme, il le fait avec ses peurs, mais aussi avec ses ardeurs. L'argent est une faiblesse pour celui qui le voit comme sa raison d'être, ou comme le résultat de ses malheurs. Dans un Monde où l'argent (la monnaie) n'a plus rien à voir avec l'argent (le métal), certains voudraient voir là-dedans une logique évolutionniste. Ils voudraient simplement retirer l'argent (la monnaie), après avoir coupé le lien légitime et historique avec le métal. Chacun fera son chemin à la suite de ce paragraphe. Pourquoi vouloir retirer cette intime légitimité à toucher, parce que nous l'avons gagné, cet argent dont la fonction première n'aurait jamais dû cesser d'être de sécuriser et d'entretenir la vie ? Le jour où l'argent sera dématérialisé, tout comme l'ont été les services et la musique, que restera-t-il d'autre que l'incertitude ? Peut-être parce que pour toucher cet argent, il faudra pouvoir entrer dans le moule, ou dans la matrice de celui qui mérite de le toucher.

L'argent n'est pas le problème, c'est ce que l'homme en fait : un moyen de contrôle et d'appauvrissement intellectuel et spirituel. L'argent a perdu ce qu'il était venu permettre jadis, à savoir sécuriser plutôt qu'abreuver les émotions d'un monde tout entier perdu dans les difficultés liées à lui-même. La consommation est venue soutenir ce dessin prévu de longue date et dévolu aux détenants, de l'argent, et donc du pouvoir sur ceux qui n'en ont pas. Alors, par la consommation et les envies qu'elle génère, la magie s'opère : les envies sont confondues avec les besoins, et toute privation de ces supposés besoins plonge l'être dans l'avoir, et donc dans la dépendance envers ceux qui, consciemment, ont installé ce système.

Si nous ne jeûnons pas de ce Monde, nous ne le verrons jamais changer.

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